Une PME ne se vend pas à un prix « juste » calculé dans l’absolu. Elle se vend au prix qu’un acquéreur accepte de payer, et ce prix s’exprime presque toujours de la même façon : un multiple de son EBITDA. Comprendre ce multiple, c’est comprendre l’essentiel de la négociation.
Pourquoi raisonner en EBITDA
L’EBITDA est le résultat d’exploitation avant intérêts, impôts, dotations aux amortissements et provisions. Deux raisons expliquent qu’il se soit imposé comme la base de la valorisation des PME.
C’est la meilleure approximation simple de la génération de trésorerie
Les amortissements et les provisions sont des écritures comptables : ils pèsent sur le résultat net sans qu’aucun euro ne sorte de la caisse. Les neutraliser rapproche l’indicateur de ce que l’exploitation produit réellement en cash sur l’exercice. C’est cette trésorerie qui remboursera la dette d’acquisition — donc c’est elle qui intéresse l’acquéreur comme le banquier.
C’est un comparable entre entreprises, indépendant des choix comptables et fiscaux
Deux sociétés du même métier, à la performance économique identique, peuvent afficher des résultats nets très différents : l’une amortit son outil sur cinq ans quand l’autre l’étale sur dix, l’une est endettée quand l’autre ne l’est pas, l’une est imposée en France quand l’autre l’est ailleurs. L’EBITDA efface ces trois écarts. Il rend les entreprises comparables entre elles — et c’est bien de comparaison qu’il s’agit lorsqu’on applique un multiple observé sur d’autres transactions.
Ce que signifie le multiple
Le multiple est simplement le nombre de fois par lequel on multiplie l’EBITDA d’une année pour obtenir la valeur de l’entreprise. Un multiple de 5,5 appliqué à 1 M€ d’EBITDA donne une valeur d’entreprise de 5,5 M€.
Quel EBITDA retenir
L’EBITDA du dernier bilan n’est presque jamais celui qu’on multiplie. Deux corrections s’imposent : nettoyer l’exercice de ce qui n’est pas économique, puis décider quelle histoire on retient.
Les retraitements classiques
C’est l’étape la plus rentable de toute la valorisation : un euro d’EBITDA corrigé se répercute mécaniquement multiplié par 5 ou 6 sur le prix. Les retraitements se discutent des deux côtés de la table, et un cédant bien conseillé arrivera avec les siens.
| Retraitement | Sens | Pourquoi |
|---|---|---|
| Rémunération du dirigeant | ↑ ou ↓ | À ramener au coût de marché d’un dirigeant salarié qui ferait le même travail |
| Loyers immobiliers | ↑ ou ↓ | Si les murs appartiennent au cédant, le loyer est rarement au prix du marché |
| Charges personnelles | ↑ | Véhicules, déplacements, frais non nécessaires à l’exploitation |
| Éléments exceptionnels | ↑ ou ↓ | Cession d’actif, indemnité, litige, subvention : non reproductibles |
| Contrats non récurrents | ↓ | Affaire exceptionnelle qui gonfle l’exercice sans se reproduire |
| Investissement différé | ↓ | Entretien repoussé qui devra être rattrapé après la reprise |
| Coûts absents | ↓ | Poste clé non pourvu, R&D sous-dotée, sous-assurance |
| Activités hors exploitation | ↓ | Immobilier de rapport, participations sans lien avec le métier |
Comment intégrer l’historique
Retenir la seule dernière année expose à deux erreurs symétriques : payer un pic conjoncturel, ou sous-évaluer une entreprise qui vient de redresser sa rentabilité. L’usage est donc de pondérer les derniers exercices. On remonte rarement au-delà de trois ans : au-delà, l’entreprise décrite n’est plus celle qu’on achète.
La pondération la plus simple donne le même poids aux trois derniers exercices — une moyenne. Elle convient à une activité stable. Lorsque la tendance compte, une pondération croissante donne davantage de poids aux résultats récents : c’est le classique 1 / 2 / 3.
| Exercice | EBITDA | Poids égaux (1/1/1) | Poids croissants (1/2/3) |
|---|---|---|---|
| N−2 | 700 k€ | coef. 1 | coef. 1 |
| N−1 | 850 k€ | coef. 1 | coef. 2 |
| N | 1 000 k€ | coef. 1 | coef. 3 |
| EBITDA retenu | — | 850 k€ | 900 k€ |
Sur cet exemple, le choix de la pondération vaut 50 k€ d’EBITDA — soit 275 k€ de valeur d’entreprise à 5,5×. La pondération n’est donc pas un détail technique : c’est un point de négociation à part entière, que le cédant défendra dans le sens de la tendance qui l’arrange.
Les multiples observés par secteur
L’analyse des transactions passées fournit les références de marché. Pour une PME française, la source la plus pertinente est l’enquête semestrielle de Dealsuite auprès des cabinets de fusions-acquisitions : elle porte sur des sociétés de 1 à 200 M€ de chiffre d’affaires, c’est-à-dire précisément le segment accessible à un repreneur individuel.
| Paramètre | Définition |
|---|---|
| Périmètre | Sociétés françaises de 1 à 200 M€ de chiffre d’affaires |
| Indicateur | Multiple moyen valeur d’entreprise / EBITDA |
| Collecte | 393 cabinets de corporate finance interrogés, 105 réponses (taux de 27 %) |
| Base déclarée | Les transactions que ces cabinets ont eux-mêmes accompagnées au S2 2025 |
| Fréquence | Semestrielle — 12ᵉ édition française |
| Traitement | Les deux valeurs aberrantes les plus extrêmes sont exclues par secteur |
Source : Dealsuite, Rapport Fusac France, février 2026 (12ᵉ édition) — données du 2ᵉ semestre 2025
5,25×
Multiple moyen, tous secteurs
Dealsuite, S2 2025
3,9×
Le secteur le moins bien valorisé
Construction & installation
7,7×
Le secteur le mieux valorisé
Développement de logiciels
L’écart entre le premier et le dernier secteur est du simple au double. Une même performance économique ne se paie pas le même prix selon le métier — parce que la récurrence du chiffre d’affaires, la dépendance aux hommes et le besoin d’investissement varient fortement d’une activité à l’autre.
Source : Dealsuite, Rapport Fusac France, février 2026 (12ᵉ édition) — données du 2ᵉ semestre 2025
La moyenne sectorielle ne dit pas tout : au sein d’un même secteur, les entreprises ne se ressemblent pas. Le tableau ci-dessous donne la fourchette dans laquelle se situe la majorité des transactions — c’est elle qu’il faut avoir en tête, pas le point central.
| Secteur | Bas de fourchette | Moyen | Haut de fourchette |
|---|---|---|---|
| Développement de logiciels | 6,7× | 7,7× | 8,3× |
| Services de santé & pharmacie | 7,0× | 7,6× | 8,4× |
| Services informatiques | 6,3× | 7,1× | 7,5× |
| Services aux entreprises | 4,8× | 5,4× | 6,1× |
| Agro-alimentaire | 4,6× | 5,2× | 6,0× |
| Industrie & production | 4,4× | 4,9× | 5,7× |
| E-commerce | 4,0× | 4,7× | 5,4× |
| Médias, marketing & communication | 3,9× | 4,7× | 5,5× |
| Distribution | 3,6× | 4,4× | 5,0× |
| Hôtellerie & tourisme | 3,7× | 4,3× | 4,7× |
| Automobile, transport & logistique | 3,6× | 4,2× | 4,9× |
| Commerce de gros | 3,2× | 4,0× | 4,4× |
| Construction & technologie d’installation | 3,4× | 3,9× | 4,7× |
Source : Dealsuite, Rapport Fusac France, février 2026 (12ᵉ édition) — données du 2ᵉ semestre 2025
L’effet taille : la décote des petites sociétés
À secteur identique, une petite entreprise se paie moins cher qu’une grande. Ce n’est pas une injustice de marché, c’est une prime de risque — la small firm premium — et elle est considérable : entre une société à 200 k€ d’EBITDA et une société à 10 M€, l’écart atteint 3 tours de multiple.
Source : Dealsuite, Rapport Fusac France, février 2026 (12ᵉ édition) — données du 2ᵉ semestre 2025
Les raisons invoquées par les praticiens sont toujours les mêmes, et elles recoupent exactement les points d’audit d’une reprise : dépendance à un dirigeant très impliqué dans l’opérationnel, concentration sur un ou deux clients majeurs, savoir-faire technique porté par quelques personnes, structuration financière plus légère. Autant de raisons pour lesquelles les flux de trésorerie attendus ont une probabilité plus forte de ne pas se réaliser.
Le cycle de marché et l’Argos Index
Les multiples ci-dessus donnent un niveau. L’Argos Index®, publié chaque trimestre depuis 2006 par Argos et Epsilon Research, donne autre chose : le sens du cycle. Il fait autorité en zone euro et sert de baromètre à toute la profession.
| Paramètre | Définition |
|---|---|
| Indicateur | Médiane du multiple valeur d’entreprise / EBITDA |
| Fenêtre | Glissante sur les 6 derniers mois, publiée chaque trimestre |
| Périmètre géographique | Zone euro |
| Taille des opérations | Valeur des titres de 15 à 500 M€ |
| Type d’opération | Prises de participation majoritaires uniquement |
| Exclusions | Services financiers, immobilier, high tech |
| Source des données | Base EMAT (Epsilon Multiple Analysis Tool) |
Source : Argos Index® mid-market (Argos / Epsilon Research), T1 2026
11,6×
Record historique, fin 2021
Argos Index®
8,3×
Plus bas depuis 2014, T4 2025
Argos Index®
8,6×
Dernier point connu, T1 2026
Argos Index®
Le cycle est net : après un sommet à 11,6× fin 2021, l’indice s’est érodé pendant quatre ans pour revenir en 2025 à ses niveaux de 2014. Les cinq derniers trimestres publiés montrent la fin de cette glissade et un premier rebond.
Plus bas niveau depuis 2014
Rebond de 3,6 %, tiré par les fonds
Source : Argos Index® mid-market (Argos / Epsilon Research), T1 2026
L’indice masque un écart majeur selon le profil de l’acheteur. Au premier trimestre 2026, les fonds d’investissement payaient 2,2 tours d’EBITDA de plus que les acquéreurs industriels.
Contre 8,7× au trimestre précédent
Stable, à un niveau historiquement bas
Source : Argos Index® mid-market (Argos / Epsilon Research), T1 2026
Ce qui fait bouger le multiple
Le secteur donne le point de départ : la récurrence du chiffre d’affaires, l’intensité capitalistique et la dépendance aux hommes varient fortement d’un métier à l’autre. Mais l’essentiel de l’écart entre deux entreprises du même secteur tient à des caractéristiques propres, que vous pouvez apprécier en quelques jours d’audit.
| Facteur | Tire vers le haut | Tire vers le bas |
|---|---|---|
| Dépendance au dirigeant | Encadrement en place, dirigeant remplaçable | Relations clients et savoir-faire concentrés sur le cédant |
| Récurrence du chiffre | Contrats pluriannuels, abonnements, maintenance | Affaires au coup par coup, carnet à reconstituer chaque année |
| Concentration client | Premier client sous 10 % du chiffre | Un client à 30 % ou plus |
| Croissance | Progression régulière et documentée | Chiffre stable ou en repli sur trois exercices |
| Intensité capitalistique | Outil récent, peu d’investissement à venir | Rattrapage d’investissement à financer après la reprise |
| Niveau de marge | Marge supérieure à celle du secteur | Rentabilité inférieure aux concurrents |
| Qualité de l’information | Comptes fiables, reporting en place | Comptabilité approximative, pas de suivi analytique |
| Mise en concurrence | Plusieurs acquéreurs en lice | Négociation de gré à gré, un seul acheteur |
De la valeur d’entreprise au prix des titres
Le multiple donne la valeur d’entreprise. Ce que vous payez au cédant, ce sont les actions — la valeur des titres. Entre les deux, on retranche la dette financière nette.
EBITDA retraité et pondéré
Après les corrections vues plus haut
Multiple appliqué
Selon secteur, taille, qualité du dossier
Valeur d’entreprise (VE)
La valeur de l’outil économique
− Dette financière nette
Détail ci-dessous
Valeur des titres (VT)
Ce que vous versez au cédant
Ce que contient la dette financière nette
C’est le poste le plus discuté d’un protocole d’accord, et celui où se logent les mauvaises surprises. Le principe : tout ce qui devra être remboursé vient en déduction, tout ce qui est disponible vient en addition.
| Poste | Effet sur le prix des titres | À vérifier |
|---|---|---|
| Emprunts bancaires moyen et long terme | − | Capital restant dû à la date de closing, pas au dernier bilan |
| Découverts, affacturage, dettes court terme | − | Souvent oubliés car hors emprunts classiques |
| Crédit-bail et location financière | − | Engagement réel même si hors bilan en normes françaises |
| Comptes courants d’associés | − | À rembourser ou à racheter : préciser lequel dans le protocole |
| Dettes fiscales et sociales échelonnées | − | Moratoires, étalements : dette financière déguisée |
| Trésorerie et placements disponibles | + | Distinguer le disponible du cash nécessaire à l’exploitation |
| Provisions pour risques et litiges | − | Prud’hommes, garanties, indemnités de départ à la retraite |
| Dividendes votés non versés | − | Décidés avant la cession, payés après |
| Écart de BFR au niveau normatif | + ou − | Un BFR anormalement bas au closing sera à refinancer |
| Actifs hors exploitation | + | Immobilier de rapport, véhicules, participations à céder |
Forces et limites de la méthode
Si le multiple d’EBITDA s’est imposé sur le marché des PME, c’est d’abord pour sa simplicité : il se comprend sans formation financière, se calcule en quelques minutes, et donne aux deux parties un langage commun dès le premier rendez-vous. Il repose de plus sur des transactions réelles, pas sur des projections que chacun construirait à sa convenance.
Ce qu’il ne mesure pas
- Les actifs, matériels comme immatériels. Un bâtiment industriel, une marque installée, un brevet ou un fichier client n’entrent dans le calcul qu’indirectement, par le résultat qu’ils permettent de dégager. Deux entreprises au même EBITDA valent le même prix, que l’une soit propriétaire de ses murs ou locataire — ce qui est manifestement faux.
- Les sociétés peu rentables ou déficitaires. Multiplier un EBITDA proche de zéro ne produit rien, et un EBITDA négatif rend la méthode inopérante. Une entreprise en retournement, ou une jeune société qui investit, doit être valorisée autrement.
- Le besoin d’investissement futur. Deux entreprises au même EBITDA n’ont pas la même valeur si l’une doit renouveler son outil dans les deux ans et l’autre non. Le retraitement en tient partiellement compte, jamais complètement.
Les autres méthodes de valorisation
Aucune méthode ne suffit seule. En pratique, on en croise plusieurs pour délimiter une fourchette, puis on négocie à l’intérieur.
- Les flux de trésorerie actualisés (DCF). On projette la trésorerie future sur cinq à dix ans et on la ramène à aujourd’hui. Plus rigoureuse en théorie, très sensible aux hypothèses en pratique — donc discutable ligne à ligne.
- L’approche patrimoniale. On additionne les actifs à leur valeur réelle et on retranche les dettes. Pertinente pour une société détentrice d’immobilier ou d’un outil lourd, là où le multiple d’EBITDA est aveugle.
- La valeur de réalité. L’approche que nous appliquons chez AKIZ : la valeur d’une entreprise est celle que les autres candidats au rachat sont en capacité de proposer. Peu importe ce que disent les modèles si un concurrent industriel, porté par ses synergies, peut aligner un chèque que vous ne pourrez pas couvrir — ou si personne d’autre ne se présente. Cette lecture change la façon de préparer une offre : elle déplace l’analyse de la cible vers la concurrence autour de la table.
Chacune fera l’objet d’un guide dédié. En attendant, les termes techniques employés ici sont définis dans notre glossaire de la reprise, et le lien entre apport personnel et taille d’entreprise accessible est traité dans reprendre une entreprise.
Le contexte : l’état du marché français
En 2025, 1 076 PME valorisées entre 1 et 50 M€ ont changé de mains en France, en repli de 12 % sur un an. Le marché reste actif mais s’est resserré.
− 12 % sur un an
Source : Régions & Transmission, 10ᵉ édition (In Extenso Finance / Epsilon Research), opérations 2025
Deux évolutions concernent directement un repreneur individuel. Les fonds d’investissement représentent désormais 20 % des acquéreurs, contre 17 % un an plus tôt : vous les croiserez en face de vous, et ils paient plus cher. Et les opérations de croissance externe approchent la moitié du panel — beaucoup de cibles sont rachetées par un concurrent déjà en place, qui peut payer davantage parce qu’il en attend des synergies que vous n’aurez pas.
Sources
- Dealsuite, Rapport Fusac France, février 2026, 12ᵉ édition — données du 2ᵉ semestre 2025, enquête auprès de 393 cabinets de corporate finance français (105 réponses). Multiples par secteur, par dispersion et par taille d’entreprise. www.dealsuite.com
- Argos / Epsilon Research, Argos Index® mid-market, 1ᵉʳ trimestre 2026 — médiane VE/EBITDA des opérations majoritaires en zone euro. argos.fund
- In Extenso Finance / Epsilon Research, Régions & Transmission, 10ᵉ édition — panorama des cessions de PME françaises valorisées de 1 à 50 M€, exercice 2025. finance.inextenso.fr
Les données de marché citées reflètent l’état des publications à la date de mise à jour indiquée en tête d’article. Elles constituent des repères de négociation, en aucun cas une valorisation : celle-ci suppose l’examen des comptes et du dossier.